Amélie Poncin
Manager
Lancée en 2023, l’initiative indicateur climat de la Banque de France s’impose progressivement comme un nouvel outil de référence du paysage financier. Un outil singulier, car il ne s’exprime pas en euros… mais pourrait accompagner les entreprises françaises dans leur transition et dans le financement de celle-ci.
Contrairement aux idées reçues, l’indicateur climat se veut avant tout un levier gratuit de dialogue entre entreprises et financeurs, et non une contrainte supplémentaire. Il est déployé sur la base du volontariat auprès des entreprises.
Après plus de 16 années passées dans le secteur bancaire, mon arrivée chez Goodwill-management a coïncidé avec la découverte de cet indicateur, qui n’a pas manqué d’éveiller ma curiosité ! Je vous propose donc ici un décryptage de ses fondements et de ses objectifs, enrichi par un échange avec Mark Béguery, Directeur du programme indicateur climat à la Banque de France.
Le constat fait désormais consensus parmi les autorités financières : le changement climatique est un risque économique systémique, c’est-à-dire susceptible de fragiliser simultanément un grand nombre d’acteurs économiques et, à terme, la stabilité du système financier dans son ensemble.
Pour la Banque de France, les risques climatiques impactent directement 3 dimensions clés :
Même en l’absence de « sanction climatique » formelle, la maturité climat d’une entreprise influence déjà ses conditions de crédit : taux, durée, garanties exigées ou sélection des projets financés.
Dans ce contexte, l’inaction apparaît plus coûteuse que l’action, face à de multiples risques :
C’est face à ce constat que la Banque de France, forte d’un réseau territorial fort et d’une proximité avec les entreprises, a développé l’indicateur climat, qui vient compléter la cotation financière « classique ».
L’indicateur climat s’adresse aux PME, ETI et grandes entreprises de plus d’1,5 M€ de chiffre d’affaires, cotées ou non, en priorité dans les secteurs fortement émetteurs ou vulnérables : énergie, immobilier, transport, construction, pétrole et gaz, certaines industries entre autres.
L’objectif affiché par la Banque de France est ambitieux : au moins 5 000 entreprises couvertes d’ici 2027, dans des secteurs représentant environ 60 % des émissions de gaz à effet de serre françaises.
L’indicateur climat évalue la transition de l’entreprise vers une économie bas carbone selon 2 dimensions complémentaires de
L’indicateur est actualisé tous les 2 ans, afin de mesurer les progrès dans le temps.
Par ailleurs, sur le sujet important de l’adaptation aux aléas climatiques, la Banque de France propose un outil d’information gratuit sur son portail « Espace dirigeant », qui fournit à toute entreprise des éléments sur son exposition à l’évolution de différents aléas, à partir du scénario central de réchauffement du climat en France d’ici à 2100. L’ODACC, cet outil en ligne de diagnostic pour l’adaptation au changement climatique, est référencé par l’Etat dans le cadre du plan national d’adaptation au changement climatique.
La Banque de France a fait le choix de capitaliser sur l’existant plutôt que de créer une nouvelle couche de reporting.
Concrètement, entre 40 et 70 points de données, selon les secteurs, peuvent être déposés par une entreprise via l’Espace dirigeant de la Banque de France, pour le calcul de l’indicateur climat.
L’évaluation de la stratégie et de la gouvernance est 100 % compatible avec le standard volontaire (VSME). Quant à l’évaluation de la trajectoire d’émission de gaz à effet de serre, les données sont, pour les entreprises concernées, similaires à celles requises pour la CSRD (jusqu’à 80 % de compatibilité). L’indicateur s’inscrit par ailleurs dans une logique d’alignement avec les principes du GHG Protocol.
Ainsi, à stratégie climatique équivalente, 2 entreprises peuvent être évaluées très différemment en fonction de leur capacité à structurer, documenter et démontrer leur démarche.
Par ailleurs, une entreprise disposant déjà d’un reporting extra-financier solide bénéficiera d’une véritable longueur d’avance et n’aura que peu d’efforts supplémentaires à fournir pour obtenir son indicateur climat.
L’indicateur climat est un dispositif lancé par la Banque de France en 2023, dans le cadre des dispositions de la loi « Industrie verte ». L’idée est de proposer un outil neutre, gratuit et accessible, capable de toucher un grand nombre d’entreprises, notamment des PME et ETI.
Notre réseau territorial de proximité nous permet de déployer cette démarche à grande échelle, dans une logique de mission de service public : aider les entreprises à mieux comprendre leur exposition aux enjeux climatiques, à la fois en matière de trajectoire de décarbonation (atténuation) et d’adaptation aux risques climatiques.
Non, et c’est un point clé : le dispositif repose sur un triple volontariat.
L’entreprise choisit : si elle souhaite que l’indicateur soit calculé, si elle accepte qu’il soit diffusé dans le fichier Fibec (équivalent climat du Fiben, fichier bancaire des entreprises), et enfin si elle autorise la diffusion de certaines données associées.
Même une trajectoire imparfaite vaut mieux que l’absence totale d’information. La transparence est dans tous les cas un bon signal !
Concrètement, un accompagnement humain est prévu par la Banque de France pour les entreprises volontaires, via les analystes terrain et le réseau local. D’autre part, l’Espace dirigeant sur le site Internet de la Banque de France vise clairement à faciliter la démarche pour déposer les données et analyser les résultats.
C’est un point essentiel à clarifier : l’indicateur climat n’intervient ni aujourd’hui ni à terme dans la cotation financière Banque de France. Celle-ci reste strictement encadrée par le cadre européen (ICAS) et vise prioritairement à évaluer la probabilité de défaut de 1 à 3 ans.
En revanche, nous sommes convaincus que le changement climatique génère des risques économiques et financiers de long terme mais aussi qu’il procure des opportunités. Si, aujourd’hui, il n’existe pas encore de corrélation robuste entre trajectoire climat et performance économique, la tendance de fond est claire : les entreprises ont intérêt à anticiper.
L’indicateur climat n’est donc pas un sésame, mais plutôt un atout : la synthèse communicante qui est fournie par la Banque de France à l’issue de l’analyse constitue un outil de dialogue avec les financeurs, un levier de transparence, et un appui pour expliquer des possibles besoins de financement liés à la transition bas carbone.
Les pratiques sont encore variables. À ce stade, on n’observe pas de refus de crédit ou de modulation automatique des taux en fonction du climat. En revanche, plusieurs signaux vont dans le même sens :
Tout cela se fait de manière progressive.
Sur 2024-2025, environ 3 000 entreprises ont bénéficié d’un indicateur. Parmi celles sollicitées, le taux de participation s’établit autour de 20 %, ce qui est cohérent pour un dispositif en cours de déploiement. La Banque de France vise désormais au moins 5 000 indicateurs d’ici 2027.
Le principal malentendu à lever est le suivant : l’indicateur climat n’est pas un reporting de plus. C’est un outil d’évaluation et de pilotage, conçu pour aider l’entreprise, pas pour la sanctionner. Ses principaux atouts sont sa gratuité et la neutralité, une méthodologie homogène sur tout le territoire, un alignement avec les référentiels existants et une restitution pédagogique et communicante, utilisable en interne comme en externe. Entrer dans la démarche, c’est déjà se situer, comprendre et progresser !
Si la démarche proposée par la Banque de France repose aujourd’hui sur le volontariat des entreprises, le contexte actuel (tensions géopolitiques, dépendance européenne aux énergies fossiles et quête de souveraineté des États) laisse présager un recours croissant à cet outil par les financeurs.
L’indicateur climat est encore au début de son histoire, mais notre objectif est qu’il devienne une information clé du dialogue financeur-entreprise dans les années à venir.