Lancée en 2023, l’initiative indicateur climat de la Banque de France s’impose progressivement comme un nouvel outil de référence du paysage financier. Un outil singulier, car il ne s’exprime pas en euros… mais pourrait accompagner les entreprises françaises dans leur transition et dans le financement de celle-ci.

Contrairement aux idées reçues, l’indicateur climat se veut avant tout un levier gratuit de dialogue entre entreprises et financeurs, et non une contrainte supplémentaire. Il est déployé sur la base du volontariat auprès des entreprises.

Après plus de 16 années passées dans le secteur bancaire, mon arrivée chez Goodwill-management a coïncidé avec la découverte de cet indicateur, qui n’a pas manqué d’éveiller ma curiosité ! Je vous propose donc ici un décryptage de ses fondements et de ses objectifs, enrichi par un échange avec Mark Béguery, Directeur du programme indicateur climat à la Banque de France. 

 

Le changement climatique : un risque financier devenu systémique 

Le constat fait désormais consensus parmi les autorités financières : le changement climatique est un risque économique systémique, c’est-à-dire susceptible de fragiliser simultanément un grand nombre d’acteurs économiques et, à terme, la stabilité du système financier dans son ensemble. 

Pour la Banque de France, les risques climatiques impactent directement 3 dimensions clés : 

  1. La stabilité financière : Les risques climatiques augmentent la probabilité de défaillances d’entreprises, et exposent donc les établissements financiers par exemple au risque d’« actifs échoués », dont la valeur peut se déprécier brutalement. 
  2. La politique monétaire : Dans le cadre de l’Eurosystème, la BCE (Banque Centrale Européenne) accepte comme garanties des actifs jugés sûrs, tels que des obligations d’État, des obligations privées, des titres adossés à des actifs ou des créances sur des entreprises, afin de fournir des liquidités aux banques, tout en maîtrisant le risque. Or, ces actifs donnés en garanties peuvent eux-mêmes être vulnérables aux risques de transition ou aux chocs physiques climatiques. 
  3. Le financement de long terme de l’économie réelle : La transition climatique exige des investissements lourds et une visibilité accrue sur la résilience des modèles économiques. Une entreprise qui n’est pas en mesure de démontrer sa capacité d’adaptation aux effets du changement climatique, et sa trajectoire de décarbonation (c’est-à-dire : comment elle s’organise pour réduire progressivement sa dépendance aux énergies fossiles), sera graduellement perçue comme plus risquée. 

Même en l’absence de « sanction climatique » formelle, la maturité climat d’une entreprise influence déjà ses conditions de crédit : taux, durée, garanties exigées ou sélection des projets financés. 

Dans ce contexte, l’inaction apparaît plus coûteuse que l’action, face à de multiples risques :

  • Réglementaires : hausse du prix du carbone, normes plus strictes
  • Technologiques : obsolescence accélérée des actifs
  • De marché : perte de compétitivité
  • Physiques : événements climatiques extrêmes, ruptures dans la supply chain

C’est face à ce constat que la Banque de France, forte d’un réseau territorial fort et d’une proximité avec les entreprises, a développé l’indicateur climat, qui vient compléter la cotation financière « classique ».  

 

Quelles entreprises sont concernées par l’indicateur climat ? 

L’indicateur climat s’adresse aux PME, ETI et grandes entreprises de plus d’1,5 M€ de chiffre d’affaires, cotées ou non, en priorité dans les secteurs fortement émetteurs ou vulnérables : énergie, immobilier, transport, construction, pétrole et gaz, certaines industries entre autres. 

L’objectif affiché par la Banque de France est ambitieux : au moins 5 000 entreprises couvertes d’ici 2027, dans des secteurs représentant environ 60 % des émissions de gaz à effet de serre françaises. 

 

Un indicateur bâti sur 2 dimensions : atténuation et adaptation  

L’indicateur climat évalue la transition de l’entreprise vers une économie bas carbone selon 2 dimensions complémentaires de

  1. Un premier niveau d’analyse de la gouvernance et de la stratégie climat de l’entreprise ;
  2. Un second niveau d’analyse quantitative de ses émissions de gaz à effet de serre et de leur trajectoire par rapport à un scénario de référence cohérent avec l’Accord de Paris.

L’indicateur est actualisé tous les 2 ans, afin de mesurer les progrès dans le temps. 

Par ailleurs, sur le sujet important de l’adaptation aux aléas climatiques, la Banque de France propose un outil d’information gratuit sur son portail « Espace dirigeant », qui fournit à toute entreprise des éléments sur son exposition à l’évolution de différents aléas, à partir du scénario central de réchauffement du climat en France d’ici à 2100. L’ODACC, cet outil en ligne de diagnostic pour l’adaptation au changement climatique, est référencé par l’Etat dans le cadre du plan national d’adaptation au changement climatique.

Un outil conçu pour éviter le « énième reporting » 

La Banque de France a fait le choix de capitaliser sur l’existant plutôt que de créer une nouvelle couche de reporting. 

Concrètement, entre 40 et 70 points de données, selon les secteurs, peuvent être déposés par une entreprise via l’Espace dirigeant de la Banque de France, pour le calcul de l’indicateur climat. 
L’évaluation de la stratégie et de la gouvernance est 100 % compatible avec le standard volontaire (VSME).  Quant à l’évaluation de la trajectoire d’émission de gaz à effet de serre, les données sont, pour les entreprises concernées, similaires à celles requises pour la CSRD (jusqu’à 80 % de compatibilité).  L’indicateur s’inscrit par ailleurs dans une logique d’alignement avec les principes du GHG Protocol.

Ainsi, à stratégie climatique équivalente, 2 entreprises peuvent être évaluées très différemment en fonction de leur capacité à structurer, documenter et démontrer leur démarche. 
Par ailleurs, une entreprise disposant déjà d’un reporting extra-financier solide bénéficiera d’une véritable longueur d’avance et n’aura que peu d’efforts supplémentaires à fournir pour obtenir son indicateur climat. 

 

Entretien avec Mark Béguery, Directeur programme indicateur climat à la Banque de France 

Concernant la genèse de cet indicateur climat : pourquoi la Banque de France, dont les analyses historiques reposent principalement sur les données financières des entreprises, a‑t‑elle créé son propre indicateur climat ? 

L’indicateur climat est un dispositif lancé par la Banque de France en 2023, dans le cadre des dispositions de la loi « Industrie verte ». L’idée est de proposer un outil neutre, gratuit et accessible, capable de toucher un grand nombre d’entreprises, notamment des PME et ETI. 

Notre réseau territorial de proximité nous permet de déployer cette démarche à grande échelle, dans une logique de mission de service public : aider les entreprises à mieux comprendre leur exposition aux enjeux climatiques, à la fois en matière de trajectoire de décarbonation (atténuation) et d’adaptation aux risques climatiques. 

La participation des entreprises est-elle obligatoire ? 

Non, et c’est un point clé : le dispositif repose sur un triple volontariat
L’entreprise choisit : si elle souhaite que l’indicateur soit calculé, si elle accepte qu’il soit diffusé dans le fichier Fibec (équivalent climat du Fiben, fichier bancaire des entreprises), et enfin si elle autorise la diffusion de certaines données associées. 

Même une trajectoire imparfaite vaut mieux que l’absence totale d’information. La transparence est dans tous les cas un bon signal ! 

Concrètement, un accompagnement humain est prévu par la Banque de France pour les entreprises volontaires, via les analystes terrain et le réseau local. D’autre part, l’Espace dirigeant sur le site Internet de la Banque de France vise clairement à faciliter la démarche pour déposer les données et analyser les résultats.  

L’indicateur climat a-t-il un impact sur la cotation financière ou sur l’accès au crédit ? 

C’est un point essentiel à clarifier : l’indicateur climat n’intervient ni aujourd’hui ni à terme dans la cotation financière Banque de France. Celle-ci reste strictement encadrée par le cadre européen (ICAS) et vise prioritairement à évaluer la probabilité de défaut de 1 à 3 ans. 

En revanche, nous sommes convaincus que le changement climatique génère des risques économiques et financiers de long terme mais aussi qu’il procure des opportunités. Si, aujourd’hui, il n’existe pas encore de corrélation robuste entre trajectoire climat et performance économique, la tendance de fond est claire : les entreprises ont intérêt à anticiper

L’indicateur climat n’est donc pas un sésame, mais plutôt un atout : la synthèse communicante qui est fournie par la Banque de France à l’issue de l’analyse constitue un outil de dialogue avec les financeurs, un levier de transparence, et un appui pour expliquer des possibles besoins de financement liés à la transition bas carbone.  

Les banques commencent-elles à utiliser ces informations ? 

Les pratiques sont encore variables. À ce stade, on n’observe pas de refus de crédit ou de modulation automatique des taux en fonction du climat. En revanche, plusieurs signaux vont dans le même sens : 

  • Le développement de prêts bonifiés pour des projets de décarbonation 
  • L’obligation faite aux banques elles-mêmes de verdir progressivement leur portefeuille d’actifs 

Tout cela se fait de manière progressive. 

Quels sont vos retours sur les premières campagnes auprès des entreprises ? 

Sur 2024-2025, environ 3 000 entreprises ont bénéficié d’un indicateur. Parmi celles sollicitées, le taux de participation s’établit autour de 20 %, ce qui est cohérent pour un dispositif en cours de déploiement. La Banque de France vise désormais au moins 5 000 indicateurs d’ici 2027.  

  • Plus de 80 % des entreprises répondantes jugent l’indicateur climat utile
  • Une large majorité se dit prête à actualiser ses données dans le futur (il est prévu une actualisation tous les 2 ans) 

Pour finir, quel message clé souhaitez-vous faire passer aux dirigeants ? 

Le principal malentendu à lever est le suivant : l’indicateur climat n’est pas un reporting de plus. C’est un outil d’évaluation et de pilotage, conçu pour aider l’entreprise, pas pour la sanctionner. Ses principaux atouts sont sa gratuité et la neutralité, une méthodologie homogène sur tout le territoire, un alignement avec les référentiels existants et une restitution pédagogique et communicante, utilisable en interne comme en externe. Entrer dans la démarche, c’est déjà se situer, comprendre et progresser ! 

Les 3 points clés

Chiffre un

Diffuser son indicateur climat, c’est d’abord envoyer un message d’engagement. Mieux vaut se situer, même avec une maturité encore limitée, que laisser les autres évaluer son risque à sa place. 

La cotation financière et l’indicateur climat ont des objectifs et des horizons de temps distincts, mais sont en réalité très complémentaires dans un contexte de financement exigeant. 

Bien au-delà d’un exercice de conformité, l’indicateur climat permet de structurer sa feuille de route, d’objectiver ses priorités d’investissement et de renforcer la crédibilité de son modèle économique auprès des financeurs. 

Si la démarche proposée par la Banque de France repose aujourd’hui sur le volontariat des entreprises, le contexte actuel (tensions géopolitiques, dépendance européenne aux énergies fossiles et quête de souveraineté des États) laisse présager un recours croissant à cet outil par les financeurs.  

L’indicateur climat est encore au début de son histoire, mais notre objectif est qu’il devienne une information clé du dialogue financeur-entreprise dans les années à venir. 

Auteur

Photo Amélie Poncin - Goodwill-management

Amélie Poncin

Manager