Chaque année, des milliers d’espèces disparaissent sous la pression des activités humaines. Le déclin de la biodiversité est tel que les scientifiques considèrent que la sixième extinction massive du vivant a déjà commencé : on parle de la crise de l’Anthropocène.  

La biodiversité a rarement été aussi menacée, alors même qu’elle est au cœur de nos économies. Entreprises et nature sont en effet indissociables : le rapport de l’IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) paru en février dernier est formel, toutes les entreprises dépendent de la biodiversité.

Nous avons cinq ans pour mettre le monde sur une trajectoire durable avant que la dégradation de la nature et du climat ne nous conduise tous vers des points de bascule incontrôlables. […] Le risque d’échec est réel ; et les conséquences presque inimaginables.

Rapport Planète Vivante de la WWF paru fin 2024

Au-delà de montrer l’importance de la biodiversité pour les entreprises et les multiples raisons d’agir, cet article vise à expliquer comment passer à l’action et structurer une démarche biodiversité.

 

Biodiversité et entreprises : pourquoi agir maintenant ?

Effondrement de la biodiversité : le vivant s’érode à un rythme inédit

A l’échelle mondiale, 75 % de la surface terrestre est altérée de manière significative (IPBES, 2019) et les populations de vertébrés sauvages ont décliné de 73 % depuis 1970 (WWF, 2024). Le constat est donc sans appel : le vivant et la biodiversité sont en grand danger. La limite planétaire fixée à 10 extinctions par an pour un million d’espèces est aujourd’hui largement dépassée, puisqu’on estime qu’entre 100 et 1 000 espèces disparaissent chaque année à l’échelle mondiale (Steffen et al., 2015). 

Les causes de l’effondrement de la biodiversité ont été identifiées depuis de nombreuses années par l’IPBES. Ces pressions mettent en péril les services écosystémiques, qui sont les bénéfices fournis par la biodiversité via les écosystèmes aux sociétés humaines (exemples : pollinisation, épuration de l’eau, protection contre les inondations, séquestration du carbone, etc.).

Les entreprises contribuent toutes au déclin de la biodiversité et à l’érosion des services écosystémiques, en exerçant au moins une des pressions mentionnées ci-dessus (artificialisation des sols, émissions de GES, rejets de polluants, etc.) de manière directe ou indirecte, via leur chaîne de valeur (amont et aval).

Les 5 principales causes de l’effondrement de la biodiversité

  1. Le changement d’usage des milieux naturels (terres et mers) ;
  2. La surexploitation des ressources naturelles ;
  3. Le changement climatique ;
  4. Les pollutions diverses ;
  5. Les espèces exotiques envahissantes.

Des conséquences économiques de grande ampleur

Le paradoxe est que ces mêmes entreprises dépendent toutes, directement ou indirectement, de la biodiversité et des services écosystémiques (IPBES, 2026), à tel point que le World Economic Forum estime que plus de la moitié du PIB mondial en dépend. Cette exploitation de la nature a accompagné une forte croissance de l’économie mondiale, puisqu’entre 1820 et 2022, sa valeur est passée de 1,18 à 130,11 billions de dollars (IPBES, 2026).

Cette forte dépendance à la nature engendre une variété de risques pour les entreprises, avec des conséquences économiques potentiellement colossales :

  • Risques physiques et opérationnels liés à une rupture d’approvisionnement dans la chaîne ;
  • Risques de transition et réglementaires liés à l’établissement de nouvelles normes ou de changements d’habitudes et/ou de sensibilités des consommateurs ;
  • Risques de réputation liés à des attentes de plus en plus fortes des parties prenantes.

 

Des parties prenantes aux attentes renforcées

En matière de reporting environnemental, biodiversité incluse, les attentes des parties prenantes (investisseurs, assureurs, donneurs d’ordre, etc.) n’ont jamais été aussi fortes. Elles s’inscrivent dans un contexte de renforcement des cadres réglementaires, tels que l’ESRS E4 de la CSRD, les objectifs de protection et restauration de la biodiversité et des écosystèmes portés par la Taxonomie verte européenne, ou encore des initiatives structurantes comme SBTn et TNFD. Cette dynamique s’accompagne également de l’émergence de normes de référence, comme la NF X32-001, ou encore l’ISO 17298.

Ces réglementations et cadres de référence en termes de biodiversité sont appelés à se développer et à se renforcer dans les prochaines années, rendant leur anticipation essentielle pour les entreprises. Parmi les évolutions à venir figurent notamment l’élargissement du périmètre de la norme ISO 14001 aux sujets biodiversité ou encore la mise en œuvre du Règlement Européen contre la Déforestation et la Dégradation des forêts (RDUE).

 

Biodiversité et entreprises : un enjeu stratégique clé

Biodiversité et climat : des enjeux systémiques

Longtemps traités séparément, les enjeux de biodiversité et de climat sont en réalité interdépendants. Le changement climatique constitue l’une des cinq pressions majeures sur la biodiversité, tandis que les écosystèmes jouent un rôle essentiel dans la régulation du climat, notamment à travers la séquestration du carbone.

Cette complémentarité implique que les stratégies climatiques des entreprises ne peuvent être pleinement efficaces sans intégrer les enjeux de biodiversité. Une approche centrée uniquement sur le carbone présente en effet des limites importantes : certaines solutions climatiques peuvent avoir des effets négatifs sur la biodiversité (monocultures forestières, artificialisation liée aux énergies renouvelables, etc.), tandis qu’ignorer la dégradation des milieux naturels revient à fragiliser les capacités d’atténuation et d’adaptation au changement climatique.

En plus de cette interdépendance, le climat et la biodiversité doivent être appréhendés comme des enjeux systémiques. La perte de biodiversité et l’effondrement des écosystèmes est identifié comme le deuxième risque le plus grave auxquels l’humanité sera confrontée au cours de la prochaine décennie (WEF, 2025). En effet, le déclin de la biodiversité fait désormais peser des risques systémiques critiques sur l’économie, la stabilité financière et le bien-être humain, qui se répercutent sur les droits humains (IPBES, 2026).

Dans ce contexte, adopter une approche systémique qui prend en compte l’ensemble des interactions avec le vivant, devient un impératif stratégique pour les entreprises.

 

De la RSE à la stratégie d’entreprise

Pendant longtemps cantonnée à des démarches de RSE périphériques souvent centrées sur des actions ponctuelles, la biodiversité s’impose aujourd’hui comme un enjeu stratégique à part entière. En effet, intégrer la biodiversité ne consiste pas uniquement à réduire certains impacts ou à mener des actions ciblées, mais bien à interroger en profondeur le modèle économique de son entreprise (modes d’approvisionnement, processus de production, usages des ressources, etc.). A ce titre, questionner les liens entre l’entreprise et la biodiversité permet de révéler ses dépendances et ses impacts, et de mettre en lumière des vulnérabilités et des leviers de transformation.

Cette évolution de paradigme s’inscrit en fait dans une logique de performance soutenable : dans un contexte d’érosion de la biodiversité, la capacité d’une entreprise à préserver le capital naturel dont elle dépend devient un facteur clé de résilience.

Au-delà des risques, la biodiversité ouvre également des perspectives d’opportunités financières. Elle peut être source d’innovation, notamment à travers le développement de solutions fondées sur la nature, de nouveaux produits ou de modèles plus sobres et circulaires. Elle peut ainsi constituer un levier de création de valeur et de différenciation, dans un environnement économique compétitif et en profonde mutation.

 

Des secteurs et modèles économiques plus exposés

Si toutes les entreprises dépendent de la biodiversité et ont un impact sur celle-ci, le niveau d’exposition varie fortement selon les secteurs.

Il existe deux niveaux de lecture pour identifier les secteurs les plus exposés : par les dépendances (activités qui reposent directement sur les ressources naturelles) et par les impacts directs sur les écosystèmes.

Plusieurs secteurs cumulent les deux (dépendances et impacts) :

 D’un point de vue des dépendances, les secteurs les plus exposés sont :

 D’un point de vue des impacts, le secteur transport et stockage est le plus exposé.

Pour tous ces secteurs, il est désormais urgent de passer à l’action afin de limiter les risques, préserver la biodiversité dont ils dépendent et assurer la pérennité de leurs modèles économiques.

On distingue quatre familles de services écosystémiques pour lesquelles les entreprises sont toutes dépendantes, soit de façon directe soit de façon indirecte via la chaîne de valeur :

  1. services d’approvisionnement liés aux biens matériels que les écosystèmes fournissent à la société (ressources alimentaires, eau, bois, fibres, etc.) ;
  2. services de régulation liés aux processus naturels qui permettent le maintien de conditions environnementales stables et saines (régulations du climat, de la qualité de l’air et de l’eau, des inondations, etc.) ;
  3. services culturels liés aux bénéfices immatériels que la société tire directement des écosystèmes (paysages, tourisme, inspiration, identité culturelle, bien-être, biomimétisme) ;
  4. services de support liés aux processus fondamentaux qui rendent possibles tous les autres services (cycles des nutriments et de l’eau, formation des sols, pollinisation, etc.).

 

Biodiversité et entreprises : comment passer à l’action concrètement ?

Mesurer ses impacts et ses dépendances

La première étape consiste à comprendre comment l’activité de l’entreprise interagit avec la biodiversité, en identifiant à la fois ses impacts et ses dépendances. Des outils éprouvés existent désormais pour structurer ce diagnostic et guider l’action (IPBES, 2026) comme la base ENCORE qui permet de visualiser la manière dont les activités économiques dépendent de la nature et l’impactent, et l’outil IBAT qui facilite la cartographie des éléments de biodiversité ; l’analyse peut également s’appuyer sur des revues de documents sectoriels, ainsi que sur des outils d’analyse spatiale des risques d’impact sur la biodiversité, développés chez Goodwill-management. Ces outils répondent à la recommandation du dernier rapport de l’IPBES, consistant à raisonner au niveau des pressions exercées sur la biodiversité (déforestation, rejets d’azote, etc.) plutôt qu’au niveau des impacts, en bout de chaîne.

Les impacts et dépendances identifiés sont ensuite évalués et priorisés. Les plus significatifs font l’objet d’une analyse approfondie des risques et opportunités associés, appuyée par des outils tels que le WWF Biodiversity Risk Filter ou des documents sectoriels, afin d’orienter les décisions stratégiques. 

D’autres outils peuvent aussi être mobilisés afin de mesurer l’empreinte biodiversité des entreprises, notamment le Global Biodiversity Score® que Goodwill-management est habilité à utiliser. La triple comptabilité T3K, méthode développée par Goodwill-management, constitue un autre levier d’analyse permettant d’évaluer, entre autres, les principaux impacts sur la biodiversité. Goodwill-management accompagne par ailleurs les entreprises dans la réalisation d’un diagnostic biodiversité via le Diag Biodiversité de Bpifrance, ainsi que dans les démarches de certification NF X32-001 et ISO 17298. 

Toutes ces méthodes sont pensées comme des outils d’aide à la décision, permettant d’éclairer les arbitrages stratégiques, d’engager l’entreprise dans la redéfinition de sa stratégie et de mettre en place un plan d’action adapté. L’objectif est de mesurer pour piloter, pas seulement pour reporter.

 

Redéfinir sa stratégie et mettre en place un plan d’action

Redéfinir sa stratégie biodiversité consiste à traduire les enjeux identifiés en actions opérationnelles, intégrées à tous les niveaux de l’entreprise. L’identification et la hiérarchisation des impacts, dépendances, risques et opportunités liés à la biodiversité constituent la pierre angulaire de cette démarche : elles permettent d’établir un plan d’action structuré assorti d’objectifs et d’indicateurs de suivi, afin de répondre concrètement aux enjeux mis en évidence lors de l’analyse.

Pour être efficace, un plan d’action biodiversité doit couvrir à la fois les opérations propres de l’entreprise et l’ensemble de sa chaîne de valeur.

Au niveau des opérations internes, les leviers d’action sont multiples : mise en place d’une gestion écologique des sites et du foncier, évolution des pratiques internes (réduction des intrants, gestion différenciée des espaces, limitation des pressions sur les écosystèmes), développement de partenariats, ou encore financement de projets contribuant à la conservation de la biodiversité.

À l’échelle de la chaîne de valeur, la mise en œuvre d’une politique d’achats responsables constitue un levier clé. Elle repose notamment sur une meilleure traçabilité des matières premières, l’intégration de critères biodiversité dans les cahiers des charges, ainsi que l’accompagnement des fournisseurs vers des pratiques plus durables.

Au-delà de ces mesures que l’on pourrait qualifier d’incrémentales, il peut aussi être pertinent de faire évoluer l’offre et le modèle économique : intégrer l’éco-conception pour réduire les pressions sur les écosystèmes tout au long du cycle de vie, développer de nouveaux usages moins intensifs en ressources, privilégier des approches de réduction plutôt que de compensation, etc.

Afin que le plan d’action soit réellement efficace et que la biodiversité soit pleinement intégrée dans la stratégie de l’entreprise, il est essentiel que la gouvernance s’implique activement dans sa conception et son suivi.

 

Gouvernance, stratégie et conduite du changement

La réussite d’une stratégie biodiversité repose sur une gouvernance engagée et une démarche structurée de transformation interne. La direction générale joue un rôle clé pour impulser la dynamique, fixer un cap stratégique clair et allouer les moyens nécessaires, tandis que les directions métiers assurent l’intégration opérationnelle des enjeux.

La mobilisation des équipes est également essentielle. Elle peut passer par :

Pour finir, il est important de souligner que la transformation repose sur un effet d’entraînement collectif (IPBES, 2026). Si les acteurs économiques se mobilisent massivement, ils contribuent à créer un environnement favorable pouvant encourager la prise de mesures bénéfiques pour les entreprises, la biodiversité et la société, en vue d’un avenir juste et durable.

 

Biodiversité et entreprises : vers une performance soutenable

Face à l’ampleur du déclin de la biodiversité, l’économie mondiale est plus que jamais menacée. La dépendance structurelle des modèles économiques au capital naturel souligne la nécessité d’une bifurcation rapide et profonde.

Dans ce contexte, intégrer la biodiversité dans la stratégie de son entreprise ne doit pas être perçu comme une contrainte, mais comme un levier de transformation stratégique et le pilier d’une performance soutenable.

Les entreprises capables d’anticiper ces évolutions, de repenser leurs chaînes de valeur et d’intégrer pleinement leurs impacts et dépendances à la biodiversité seront les mieux armées pour maîtriser les risques à venir, tout en créant de nouvelles opportunités de valeur durable.

Chez Goodwill-management, nous sommes convaincus que cette transition est non seulement nécessaire, mais aussi porteuse de sens, de résilience et de compétitivité.

Auteur

Jérémie Senut - Goodwill Management

Jérémie Senut

Consultant